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les Ursules

Espace des Ursules

Témoignages ...


réalisées par Jean-Claude Monneret en 2010.

INTRODUCTION.

Voici la transcription des interviews filmées de monsieur B. et de mesdames G.et P., réalisées par André Picon et Jean claude Monneret. Ces personnes sont toujours en activité professionnelle. Monsieur B. est bouquiniste. Quant à madame P. elle a continué l’activité de forain de sa maman. Elle est propriétaire du stand de vêtements au marché couvert. Elle est actuellement la dernière marchande des Ursules. Elle est aidée dans son activité par sa tante madame G. Leurs souvenirs croisés portent sur des aspects différents. Monsieur B. ne parle que de ses souvenirs professionnels car il n’est arrivé à Saint-Étienne qu’à 21 ans. Mesdames P. et G., qui y ont travaillé toute leur vie, envisagent la place surtout à travers leurs souvenirs d’enfance.

 

INTERVIEW DE MADAME G.

J’ai 84 ans. J’ai résidé pendant 30 ans rue de La Sablière. Pour y accéder, j’ai utilisé tous les jours la montée de l’Abbé de l’Épée. J’ai donc habité tout près des Ursules et du jardin de l’École de Dessin. Ce qui me revient tout de suite à l’esprit, c’est le feu d’artifice du 14 juillet, l’élection de Miss Ursules, les bâches, et la vogue. Le feu d’artifice était tiré de la plate forme juste en dessous de l’école de dessin. Il y avait un monde fou sur la place. C’était grandiose. L’élection de Miss Ursules, cela s’est fait une seule année, mais il y avait eu une fête magnifique. La vogue, c’était sur toute la place. J’y allais avec une amie. Les bâches, c’était tous les jours et toute l’année. Il y avait des marchands qui vendaient des livres qui avaient été déjà lus. J’allais voir particulièrement un marchand qui habitait rue Eugène Sue, vers Polignais. On venait échanger nos livres. On rapportait ce qu’on avait lu et contre une petite somme on pouvait emprunter un Bibi Fricotin. Ça avait lieu toute la semaine, mais nous, on venait seulement le dimanche. J’adorais la marchande de bijoux dans la sciure. Il y avait des bagues, des colliers et des bracelets. Toutes sortes de bijoux fantaisie. On pouvait s’offrir un bonheur d’enfant pour pas cher ! J’aimais bien changer de bagues. Je le disais à ma mère. Alors elle me disait, on va » à la sciure » ! Il y avait les marchande de chapeaux. Toutes les dames achetaient leurs chapeaux là. Ma mère y achetait son chapeau pour l’été et son chapeau pour l’hiver. On y trouvait aussi des chaussures, des tabliers, des tissus, des voiles, des sous vêtements masculins et féminins. On trouvait absolument de tout ! Place de la ferraille, (site de l’ancien théâtre sur le nord de la place), il y avait les puces mais il y avait aussi les paysans. Cours Victor Hugo. C’était plutôt les camelots. Il y avait la vaisselle qui était souvent installée à même le sol. Il y avait aussi les marchands de peignes, les marchands de briquets, de lunettes de soleil, de stylos. À ce propos je me souviens particulièrement du vendeur et réparateur de stylo qui avait toujours les doigts pleins d’encre bleue, monsieur Molly. Ces camelots présentaient parfois leurs marchandises dans des parapluies ou sur un petit banc. Outre les camelots, cours Victor Hugo, il y avait de très beaux magasin : Balp était très important pour les armes de chasse, la pêche et la coutellerie. Il y avait la Ménagère, Cahen pour le linge, Tamarkin et tant d’autres. Tamarkin vendait des slips, des combinaisons, des sous vêtements, des maillots de corps. À côté, il y avait les Pêcheurs Réunis. On y vendait le poisson à la criée. À propos de Tamarkin, je me souviens d’un détail. Au moment des écoles, on allait y chercher du papier. Ils donnaient aux enfants des rouleaux de papier de couleur verte, la couleur de leur magasin. Pour en avoir plusieurs, on se déguisait et on retournait chercher d’autres rouleaux. Parfois on arrivait à obtenir jusqu’à trois rouleaux et alors on pouvait couvrir tous nos livres et tous nos cahiers. Mais alors les livres de toute la classe était de la même couleur ! Et à cet endroit là, sur le trottoir devant chez Tamakin, il y avait la chanteuse. Elle se produisait le dimanche matin en s’accompagnant avec un accordéon. Avec mes copines, on ne manquait jamais, on courait pour aller la voir de 10 heures à midi. On passait de longs moments à l’écouter. Je me souviens particulièrement d’une chanson dont le refrain était : « Bel amant, bel amour, bel ami ». On s’efforçait de retenir les paroles et de retour à la maison on les consignait sur un cahier où il y avait toutes ses chansons. Surtout les chansons en vogue, des chansons de Piaf par exemple. Comme cela, ça nous évitait de les acheter à la fin de son numéro. Mais on allait surtout aux Ursules pour s’amuser. On s’amusait sur la place, mais aussi et surtout dans les jardins de l’école de desssin. Il y avait un grand bassin avec des tétards. On s’amusait à les attrapper mais on n’y arrivait pas. On était tous autour du bassin. C’était merveilleux. On y allait toutes seules dans ce jardin , on n’y allait jamais avec nos parents. Pour nous c’était pratique. C’était à côté de chez nous. On y courait. On disait « On va à l’école de dessin ». Nos parents nous laissaient aller sans inquiétude. Je ne me souviens pas qu’il y ait eu des pagnots, des clochards. Par contre il y avait des messieurs qui amenaient les chars des forains et qui le soir les emportaient. On les payait pour ça. Celui qui nous amenait le char de ma soeur, je me souviens qu’il était cordonnier. Mais d’autres forains arrivaient avec leur camion et montaient leur banc sur des tréteaux, alors que les autres avaient un banc sur leur charrette. Les Ursules, c’était pour moi un endroit merveilleux. On l’a vu disparaître avec tristesse lorsque le parking a été construit.

 

INTERVIEW DE MADAME P.

Notre marché couvert est installé à l’endroit du marché à la ferraille, au nord de la place des Ursules. C’était un endroit où les paysans et revendeurs venaient vendre des légumes, des œufs et des fruits. On y trouvait tout ce que l’on trouve actuellement place Albert Thomas. Quant à la place des Ursules, je l’ai bien connue étant enfant. Les marchands avaient tous un emplacement défini. Ma mère avait commencé à y travailler en 56, une année où il avait gelé à pierre fendre, un hiver terrible. Ma mère avait un banc où elle vendait des sous-vêtements féminins, des combinaisons et surtout des corsets. Aujourd’hui, je n’en vends plus qu’un par mois ! C’est là que ma mère me gardait et donc je passais de longues journées à attendre que mes parents aient fini de travailler. Je jouais au milieu des bancs. Par conséquent, je me souviens bien de tous les marchands qui travaillaient sous les bâches dont beaucoup sont aujourd’hui décédés. Mais je me souviens aussi des attractions qui se produisaient sur la place et qui, parce que j’étais enfant, m’impressionnaient. Par exemple le mangeur de grenouille, le mangeur de verre, le mangeur de lames de rasoir. Il y avait des magiciens. Il y avait aussi l’hercule de foire et le cracheur de feu. Le mangeur de grenouilles avalait ses grenouilles et après un moment de suspense les recrachait. Tout comme le mangeur de lames de rasoir. L’hercule de foire se faisait attacher avec des chaînes et en fin de numéro il réussissait à s’en libérer ou à les briser. Au moment le plus palpitant, ils faisaient appel à la générosité du public et passaient dans les rangs des spectateurs avec une casquette. Il y avait aussi le marchand de sangsues. À l’époque il était courant de se soigner avec ces bêtes qui suçaient le sang du patient ! La construction du parking a été pour nous une très grande rupture. Il a fallu se replier sur le marché couvert où nous étions trop coupés du centre ville….

 

INTERVIEW DE MONSIEUR B.

Le marché avec les bâches, je ne l’ai connu que de janvier 65 à avril 69, date à laquelle j’ai été transféré. On était éliminé au fur et à mesure des travaux qui avaient commencé du côté des Halles. La dernière année, ils ont rasé les vielles baraques en ruine de la rue Émile Loubet, à la place de la Sécu actuelle, et ils nous ont installés là, en attendant que le marché couvert soit terminé. Notre transfert s’est donc fait en deux temps. Ensuite, je suis resté 21 ans dans le marché couvert des Ursules, au premier étage, suite à la démolition du marché avec les bâches. Après quoi, j’ai pris un magasin en ville. La place appartenait aux Ursulines….Il y avait une charte par laquelle les sœurs avaient donné cette place aux forains nécessiteux. Cette charte a eu un certain poids dans le problème du transfert. Au départ on devait être évacués sans solution de repli. Mais à l’époque les forains avec leur syndicat, le CNS, étaient puissants. Durafour était reçu à leur banquet. Et puis il y avait un syndicat propre aux Ursules. Les deux conjugués cela faisait une force. En mairie, les discussions on été tendues. La construction du marché couvert a été subordonnées à cette opposition. Les forains ont du argumenter à partir de l’histoire des Ursulines. Cela leur a permis d’avoir des compensations. Esso promoteur du parking avec sa station et la municipalité, ont été obligés de nous reloger et ils ont fait construire ce marché couvert. Mais je ne me souviens pas de tous les détails car à ce moment là, je n’avais que 22 ans. Le transfert de la place au marché couvert a été une opération douloureuse pour les forains les plus âgés, ceux qui avaient entre 50 et 60 ans. Pour eux c’était l’inconnu. Ils se posaient très légitimement des questions. Qu’est-ce qu’on va devenir ? C’était une situation génératrice d’angoisse. Il perdaient un emplacement commercial exceptionnel. Allaient-il en retrouver l’équivalent ? Le transfert a beaucoup changé nos conditions d’activité. Ce n’était plus la même ambiance.Les forains l’ont mal vécu. Ils étaient trop habitués à être dehors. Et très rapidement le marché couvert a commencé à se dépeupler. Et puis les gens ne s’y faisaient pas. D’autant qu’en 69 le Géant Casino s’est installé à Ratarieux, . Tout de suite il y a eu une concurrence énorme dont on a tout de suite mesuré l’importance. Il aurait fallu faire de la pub, être dynamiques. Mais comme la majorité des forains étaient agés, il n’ont pas saisi cette opportunité. Sur les 80 ex forains, seul 10 voulaient faire de la publicité. Il n’y a donc pas eu de relance. Et petit à petit, au fur et à mesure des départs, les bancs s’éclaircissaient. Ceux qui restaient s’étendaient. Mais au bout de 20 ans au premier étage, on s’est retrouvé 4 ou 5. On sentait que cela n’allait pas aller loin. Un déclin programmé. Et puis petit à petit, beaucoup de collègues ont commencé à s’intéresser à d’autres marchés qu’à celui des Ursules. Il y avait des marchés qui marchaient très bien. Il y trouvaient leur compte d’autant que comme cela, ils n’avaient à travailler que le matin alors qu’au marché couvert, il fallait être présent toute la journée. Il faut savoir que l’ancien marché des Ursules c’était le centre de Saint-Étienne. À l’époque il n’y avait aucune grande surface. Tout Saint-Étienne et ses environs convergeait sur les Ursules, Il y avait une masse de gens qui débaroulait là. À 11 h du matin, le samedi, c‘était jour de liesse. Comme les gens travaillaient toute la semaine, et même le samedi matin, il y avait foule. Il y avait tellement de monde que, sur la place, comme piéton, on ne pouvait y circuler qu’avec difficulté. À mon avis, aujourd’hui, on ne retrouve cette ambiance nulle part. Et c’était très bénéfique pour le commerce. Je connaissais bien le milieu forain à cette époque et parmi eux, la ville avait vraiment la cote. Et il ne faut pas oublier que Saint-Étienne à l’époque était la 6° ou la 7° ville de France. Les forains étaient très dépensiers. Ils disaient que quand on est fauché, il faut revenir à Saint-Étienne pour « se refaire les poches », tellement la ville marchait bien et d’une façon générale sa région. On avait une clientèle de ville et une clientèle familiale. Monsieur tout le monde. Des gens qui travaillaient tous et habitaient la ville.De tout comme couches sociales. Des ouvriers. Des gens gentils et conviviaux.Les forains y avaient une clientèle attitrée, chacun avait ses fidèles. On venait chez les chapeaux un tel, les blouses un tel, le marchand de chaussures un tel. Et le marché était fait de telle sorte que le non alimentaire se trouvait entre le marché paysan de la place à la ferraille et les Halles. Les gens faisaient la navette entre ces deux pôles à travers le marché des forains. Et tout le monde en bénéficiait. Quand le parking a été construit, ce flux a été coupé, le déclin des Halles a commencé à ce moment là. Désaffection des stéphanois et aussi des gens de l’extérieur. Petit à petit, les communes périphériques n’ont plus eu rien à envier au commerce de centre ville de Saint-Étienne. Les camelots, on les appelait aussi des posticheurs, c’est à dire des bonimenteurs. Il y en avait pour tous les produits. Le blanc, la vaisselle…C’était des hableurs, de fortes personnalités. Je peux vous donner deux anecdotes qui me reviennent présentement à l’esprit. Une brave famille achète un lot de serviettes. La cliente dit « Vous me ferez bien un petit cadeau. » Le camelot lui balance un gant et lui répond : »Tenez, ce sera pour vous laver les fesses ! ». Les posticheurs n’étaient pas toujours des gens très policés…D’autant que les après midi étaient très chauds, quand ils avaient un peu trop insisté sur la bouteille. Une grand mère achète un tablier et, au moment de payer, elle a le malheur de dire : « Vous m’enlèverez bien quelque chose ? » « Pas de problème ! ». Il prend un ciseau et lui coupe une manche. Elle s’en est allée avec son tablier en deux parties ! La blouse d’un côté et la manche de l’autre ! Aujourd’hui, vous faites ça et vous vous faites « destroyer »! Chaque camelot avait son « condé », son autorisation de la ville à déballer sur le trottoir. Le condé le plus recherché du cours Victor Hugo, c’était la grille de protection du square Waldeck Rousseau côté Ursules. C’était la « royale » pour tous les camelot du cours. Un emplacement rêvé, toujours occupé par un vendeur de pâte pour nettoyer les cuisinières et autres butagaz. Cet endroit outre le fait d’être le plus passant, le plus rentable, se trouvait aussi à côté d’un bistrot d’angle, qui ne désemplissait pas et qui appartenait aux Pêcheurs Réunis. Chaque camelot faisait son cinéma. Chacun avait un produit miraculeux ou des prix concassés. Chacun faisait sa démonstration et avait son attraction. Les plus spectaculaires étaient les marchands de vaisselle ! Quand les clients ne se décidaient pas après que l’habituel comparse fût intervenu en vain, par un achat, pour lancer la vente, que le prix ait été revu à la baisse dix fois, on avait le scénario catastrophe. «  Je vous mets, un bol, un saladier, une douzaine d’assiettes plates, une douzaine d’assiettes creuses…etc, et vous n’en voulez vraiment pas … ! Alors une fois, deux fois, trois fois ! » Il attrappait tout le total, et flaquait tout par terre… Vlan ! » En morceaux au milieu de la carpette ! Et on remettait ça ! Les Ursules, ça commençait aux aurores. Les pagnots amenaient les charrettes qu’ils allaient prendre rue Émile Loubet ou sous les voûtes (de petites remises pour les forains construites sous le premier terre plein du jardin). Ils tiraient les bâches enroulées autour des mats. Le marchand arrivait vers 8 heures pour installer son banc et la marchandise. Et le soir c’était l’opération inverse. Ils resserraient les bâches sur les perches et évacuaient les charrettes. C’était un vrai travail et quand il faisait moins dix, « il fallait le faire ». Les pagnots n’étaient pas de mauvais bougres. Mes collègues les rémunéraient comme ça, ils leur donnaient une bricole, et en général offraient le casse croûte. Leur QG, c’était le bar Le Narval. À 9 h, ils avaient travaillé, ils étaient tous là au comptoir. C’était la soupe à l’oignon et le cochon. Ca buvait le « canon ». C’était des gars sympas. Il n’y avait jamais de problèmes. Ils étaient un peu saoûls le soir, mais cela n’avait jamais de conséquences dramatiques. Foncièrement ce n’était pas des gens méchants. Ils vivaient comme ça. Ils devaient être hébergés à l’asile de nuit ou dans les gourbis où on mettait les charrettes. …….. L’arrivée du parking a été une page de tournée, non seulement pour nous forains mais aussi pour tout le centre ville…..

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